Humus numericus

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R, Spip et autres

« Pour un monde plus juste, faites vos courses »

« Pour un monde plus juste, faites vos courses ». Cette phrase semble tout droit sortie du demi-cerveau d'un étudiant fraîchement émoulu d'une école de marketing qui aurait trouvé un stage de communicant chez Carrefour. Et bien non. Ou en fait, peut-être que si, sauf qu'il ne s'agit pas d'une pub pour Carrefour, mais d'une réclame pour Max Havelaar, « le label qui garantit le commerce equitable ». Et cette pub se trouve en dernière page du dernier Monde diplo, dont on apprend qu'il a d'ailleurs offert ce magnifique espace publicitaire a notre subversif annonceur. Trop sympa.

En dessous de ce slogan d'anthologie, on trouve en petits caractères le développement de la pensée de son auteur :

« Parce que les grands changements commencent par des gestes simples, ... »

Celle-là doit être à la page quatre du manuel des poncifs les plus éculés. Ça me rappelle les discours du type « oui mais pour changer la société, faudrait d'abord changer les gens » (sous entendu les autres). Et en attendant que ces salauds se décident à changer, je peux continuer à jouer en bourse l'esprit léger. Bref. Vous en connaissez beaucoup, vous, des grands changements qui ont commencé par des petits gestes ? 1789 ? La conquête des droits syndicaux ? Le front populaire ?

« ... grace a votre participation active au commerce équitable, ... »

C'est quoi une participation « active » au commerce équitable ? Monter une association ? Être bénévole ou militant dans un mouvement ? Signer des pétitions, écrire aux élus, boycotter les multinationales ? En fait, non. Tout cela est précisé dans la phrase d'après : « Café, chocolat, banane, jus de fruit, riz, vêtements en coton... sont autant de produits que vous pouvez acheter dans votre point de vente habituel ». Voilà. C'est ça une participation active : acheter les produits qu'on achète d'habitude, et au même endroit que d'habitude. Je consomme autant et pareil, je fais mes courses avec ma bagnole dans un hypermarché qui écrase les producteurs, vend de la merde inutile a prix d'or tout en bafouant les droits de ses salariés, et mine que rien, sans même vraiment m'en rendre compte, en fait, là, en mettant mon paquet de café dans mon caddy, je fais la révolution. Acheter des bananes avec le logo Max Havelaar dessus, c'est un peu comme si je montais une barricade au rayon charcuterie.

« ... vous contribuez à rendre le monde plus juste et donc plus égal. »

Acheter équitable aiderait donc à rendre le monde plus juste. Ça se discute (moins injuste serait sans doute plus exact), mais à la rigueur. Mais admirez le glissement sémantique : « et donc plus égal ». Alors là, non. Si on passe outre le fait qu'un « monde plus égal » ne veut strictement rien dire, on notera quand même que la confusion des notions de justice, d'équité et d'égalité est un procédé réthorique assez classique et pernicieux. Car Max Havelaar fait du commerce équitable, pas du commerce égalitaire. Son objectif n'est pas de fournir aux paysans du sud un niveau de vie égal à celui des consommateurs du nord, mais juste de lui permettre « de vivre de leur travail ». Il n'y a là rien de subversif, on pourrait même en forçant un peu le trait l'interpréter comme une manière de prolonger indirectement la durée de vie du système en évitant qu'il ne s'autodétruise par anéantissement des forces de travail les plus exploitées.

Tout cela me rappelle un article récent de CQFD sur le tri sélectif : par des « gestes simples », chacun a l'impression de faire quelque chose pour l'environnement. Et au final, le résultat est que des entreprises en profitent pour se créer des nouveaux marchés, d'autres évitent de voir remettre en question leur pratique de marketing et d'emballage à tout va, la société de consommation peut continuer à obésiter tranquille, tandis qu'en définitive très peu de déchêts sont réellement recyclés et qu'on continue a construire des incinérateurs géants.

À l'automne dernier, quand je suis allé chez l'Artisans du monde du quartier pour acheter mon huile d'olive et mon chocolat, j'avais été frappé par une remarque lancée par une mémé bénévole sur le seuil du magasin : « et n'oubliez pas de revenir pour Noël, on aura plein de choses intéressantes ! ». Quel peut bien être le sens d'un engagement dont l'objectif principal devient de faire du chiffre, comme n'importe quelle boîte privée ?

On sait bien qu'une des grandes forces du capitalisme, qui explique en partie sa longévité, est sa capacité à absorber et à intégrer ses adversaires. Et bien ça y'est, je crois que le commerce équitable a bel et bien été machouillé, avalé, et digéré.

Commentaires

1. Le vendredi 19 mai 2006, 09:11 par toutoune25

Je te conseille la lecture du dernier hors série de Politis sur le commerce équitable. Il y a un dossier sur "la véritable histoire de Max Havelaar" et sur Biocoop. Bref, que du bon ;).

Rien à voir, mais le numéro 2 du Plan B est sorti !

Olivier;

2. Le vendredi 19 mai 2006, 10:04 par Juba

Merci pour la référence sur Politis, j'y jetterai un oeil si je trouve le temps.

Pour le numéro 2 du Plan B, yep, je l'ai dévoré le soir du jour où je l'ai reçu !

3. Le samedi 20 mai 2006, 17:46 par Ronchon

Parfait cet article contre le commerce équitable. J'espère que tu vas faire tes courses chez Aldi ou Lidl?
Là, hein, il n'y a rien à redire, n'est-ce pas?

Quelle horreur: une bénévole qui t'incite à revenir! Parce que, toi, bien sûr, tu ne crois pas que pour qu'un "commerce équitable" tienne, il faut qu'il vende?
Non, bien sûr; d'amour et d'eau fraîche, ça suffit..?

4. Le dimanche 21 mai 2006, 10:04 par torpedo

je suis 100% d'accord avec ton second paragraphe. Sous prétexte que les petits ruisseaux font les grandes rivières, on cherche actuellement à nous enfermer dans une contestation individuelle au détriment d'une contestation collective qui pourtant est bien plus efficace que "tous-les-petits-gestes-simples-de-bon-sens". ce n'est pas le consommateur qui changera la société mais le citoyen.

5. Le dimanche 4 juin 2006, 09:54 par Sagittarius

Point de vue intéressant.

Je pense également que c'est un non-sens de faire peser la responsabilité d'un changement de la consommation, des modes de production, sur les seuls consommateurs. Je trouve cela très frustrant parce que j'ai le sentiment que les politiques se dédouanent beaucoup trop aisément et culpabilisent les citoyens accusés de mal et trop consommer.

6. Le mardi 6 juin 2006, 16:28 par coco_des_bois

Putain (désolé) je t'aime !
Allons, c'est juste l'émotion de lire des trucs auxquels j'adhère.

Pour écouter tous les matins France Inter, je sais bien que la croissance en tant qu'idéologie dominante a de beaux jours devant elle, alors quand je vois par hasard le jeune pdg de la société Alter Eco tout droit sorti de son école de commerce à la télé, je pense qu'on est pas sorti de la merde.

- Continuons de surconsommer tout et n'importe quoi sous prétexte que c'est labellisé "équitable"
- Continuons à entretenir la dépendance des pays du sud à notre consommation

Certes le marché de l'équitable a besoin de volume pour survivre, mais n'est-ce pas poser le problème à l'envers ? Si nous opérons un changement radical de mode de consommation (et pas juste avec des petits gestes), le commerce n'aura d'autre avenir que d'être équitable... peut être.

7. Le lundi 12 juin 2006, 14:08 par seb

Aah ! merci Juba d'avoir relever cette imposture et l'encart publicitaire dont elle a fait l'objet dans le dernier Diplo [soit dit en passant, j'avais reçu une publicité pour un abonnement au Diplo, que je leur ai prestement retourné en indiquant que les pleines pages de *Renault*, *IBM* ou *Microsoft* m'irritait un peu et qu'en attendant, je préférais le lire dans ma bibliothèque municipale. Et toc.]

Il y a 2 ou 3 ans, j'avais envoyé un mail à l'adresse du siège de Max Havelaar, leur demandant en substance (je ne me rappelle plus les termes exacts) :
*Oui, bon, c'est bien gentil, mais ça fait 2 ans que j'achète vos produits et ils sont toujours conditionnés en Europe. Quand prévoyez-vous un conditionnement sur place et une vente directe par les producteurs concernés et d'autre part, que prévoyez-vous comme développement des cultures vivrières à destination de la population locale ?*

Sans parler du fait que ma position a évolué sur le sujet (faire faire 8000 bornes par avion à des bananes ou du chocolat pour satisfaire mes envies de consommateur capricieux...), la réponse a été un immense vide :
*euh oui, on fait quand même 2 -3 trucs sur place [genre on finance de l'artisanat pour le marché européen]*. Mais rien sur la disparition à terme du commerce équitable qui aurait été sa seule raison d'exister (une forme de subvention indirecte permettant d'abandonner les monocultures d'exportation), nada, quetchi, peau d'balle...

Mais que fallait-il attendre de plus d'une idée pareille : *Commerce équitable* ? quand tu réfléchis 2 minutes, ça fait même sourire ! Pourquoi pas *Nucléaire écologique* [zut, c'est déjà pris par Areva !], ou *Capitalisme humain* tant qu'on y est !!!

Bref, un grand merci pour ton épinglage en règle !

seb

8. Le samedi 1 juillet 2006, 13:49 par antoine

en pleine accord avec votre contribution.

"Les techniques marketing ont indéniablement réussi à assurer la notoriété de l’expression « commerce équitable » dans l’opinion. Mais elles ont transformé en quelques années une problématique politique en produit publicitaire, dont l’efficacité en terme d’améliorations concrètes des conditions de vie des producteurs du sud est discutable.
..suite ...www.quatre-mats.org/artic...
D’une action de sensibilisation, la quinzaine du commerce équitable est devenue au fil des années une quinzaine pour la promotion du prétendu label Max Havelaar. L’objectif de la Plate Forme du Commerce Equitable (PFCE) est aujourd’hui de faire adhérer l’opinion à une marque, d’en assurer la notoriété. En aucun cas d’inviter nos concitoyens à réfléchir sur leurs actes de consommation. Cette confusion entre action de sensibilisation et démarche commerciale contribue à développer aux yeux de l’opinion une vision manichéenne du monde, ou la promotion du bon produit « équitable »™ prend bien soin de ne pas remettre en cause l’idéologie consumériste [1], alors que ce sont précisément nos modes de développement qui sont en cause aujourd’hui."

9. Le jeudi 24 août 2006, 15:37 par David

Moi aussi la pub Max Havelar m'a interpellée.

Je pense que voir le consommateur comme un citoyen est une erreur grave pour au moins deux raisons que je développe dans un post sur mon blog : le consommateur est limité dans ses choix par ses revenus, et la somme des décisions individuelle de consommer ne peut s'apparenter à un choix collectif. Faire du consommateur un citoyen c'est risquer de nier l'utilité du second et à terme l'utilité même de la politique.

Or si les citoyens acceptent de ne plus décider de leur avenir collectif, soyez certains que d'autres le feront à leur place.

avril.nexenservices.com/?...