Monsieur Laurent Wauquiez, notre bien-aimé ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, le chef de file de la «Droite sociale» qui veut mettre les RSAistes au travail forcé, vient de pondre un passionnant opus baptisé La lutte des classes moyennes.

Dans une non moins passionnante interview, il nous en dit un peu plus sur ce travail sociologique approfondi qui s'appuie sur une minutieuse enquête de terrain. Ainsi :

La France a un tabou sur les classes moyennes. Personne n’en parle. Il n’existe pas de réflexion sur leur place dans notre pays.

Depuis 30 ans, la France est le seul pays à avoir fait reculer la barre de la richesse nationale qui va aux classes moyennes. Les plus riches ont capté beaucoup plus avec la mondialisation. Les plus pauvres ont vu un renforcement considérable de la solidarité, voire de l’assistanat. Les seules qui ont reculées sont les classes moyennes. L’objectif de ce livre consiste donc à leur donner la parole puisqu’on ne les entend jamais ; je les appelle les «sans voix».

Le titre est évidemment un clin d’œil à Karl Marx. Nous disons qu’aujourd’hui, la lutte des classes sociales est finie. Ce qui importe c’est celle des classes moyennes. Ce sont elles qui sont en lutte pour survivre.

Alors voilà. Les «sans voix», ceux dont on ne parle jamais, ceux qui luttent pour survivre, ce ne sont pas les pauvres, les ouvriers ou les chômeurs, nan nan nan, ce sont les classes moyennes.

Et c'est quoi les classes moyennes ? Facile, Laurent là aussi a enquêté :

Les classes moyennes dans notre pays correspondent à 70% de la population.

Et ça tombe drôlement bien, parce que quitte à défendre ardemment une partie de la population pour avoir ses tits bulletins, autant que ça soit pas 5% de la population et qu'on se retrouve avec le score du Parti des Travailleurs.

Et ça pense quoi une classe moyenne ?

Elles regroupent trois valeurs sociologiques :

  • Elles vivent de leur travail, et donc ni de leurs rentes, ni de l’assistanat ;
  • Elles aspirent à posséder un logement ;
  • Elles considèrent que l’idée que leurs enfants aient un meilleur avenir qu’elles est fondamentale.

Bah oui, c'est bien connu, les pauvres, ça se contrefout de payer un loyer à un proprio plus riche qu'eux, et ça se contrefout aussi de ce que va bien pouvoir devenir sa (nombreuse) progéniture.

Et ça gagne combien une classe moyenne ?

En terme de revenus, les classes moyennes se situent entre 1500 et 6000 euros nets par foyer (un couple dont chacun des membres touche 2000 euros nets appartient donc à la classe moyenne).

Si je vis dans un couple avec deux personnes qui travaillent, je suis dans les classes moyennes si les revenus des deux personnes sont situées entre 750 euros mensuels par personne (ce qui est le cas de 100% des salariés à plein temps, nous apprend l'observatoire des inégalités) et 3000 euros nets mensuels par personne (ce qui est le cas de 97% des salariés à plein temps). Effectivement, c'est large.

La vision de la société selon Monsieur Wauquiez, ça se divise donc en trois :

  • les assistés (pas les pauvres, nuance), c'est-à-dire les chômeurs, les RSAistes, et tous les profiteurs du même genre, d'un côté ;
  • une poignée de riches, ceux qui vivent de leurs rentes, de l'autre ;
  • et au milieu, ignorée, «sans voix», écrasée, en lutte pour sa survie, la pauvre classe moyenne.

C'est simple, en fait.

Évidemment, si tu poses la question à l'INSEE, ils risquent de ne pas être complètement d'accord (mais bon, ce ne serait pas la première du genre de la part de ce nid de gauchistes). Par exemple, si tu regardes leur nomenclature des professions, il y a une magnifique catégorie professions intermédiaires, dans laquelle tu retrouves les techniciens, les contremaîtres, les instituteurs, et beaucoup d'autres. Cette catégorie représentait environ 25% de la population active en 2008. Alors bien sûr ce serait un peu restrictif de limiter les classes moyennes à ces seules professions intermédiaires, mais les sociologues et autres statisticiens ont quand même pris l'habitude, par exemple, de plutôt regrouper les employés (29% des actifs) et les ouvriers (23%) dans la catégorie «classes populaires».

Mais bon, c'est tellement plus simple d'imaginer que tous ces gens-là ne sont qu'un seul et même groupe, uni par les même objectifs, de l'ouvrier sur sa chaîne au directeur des ressources humaines, à savoir lutter contre une poignée de méchants rentiers vivant en Suisse et une foule de profiteurs fainéants abusant allègrement de leur chômage où qu'on peut être malade sans jour de carence.

Rien de bien étonnant dans tout cela venant d'un membre de l'UMP qui a évidemment et objectivement tout intérêt à promouvoir cette vision du monde, tout à son avantage. Ce qui est plus embêtant c'est la manière dont cette vision du monde se répand actuellement dans les médias, à grands coups de mesures d'austérité qui «touchent avant tout les classes moyennes».

Et ceux qui sont effacés, dans tout cela, les véritables «sans voix oubliés», ce ne sont pas les classes moyennes, mais bien les classes populaires, ouvriers, employés, rendus presque totalement invisibles depuis des années, et les «pauvres», transformés comme d'habitude en assistés profiteurs.