Des parasites au CNRS ?
Par Juba le vendredi 3 février 2006, 00:09 - Humeur, politique - Lien permanent
Ayant l'immense honneur et fierté de travailler dans cet organisme, j'ai reçu aujourd'hui même le numéro de février 2006 du Journal du CNRS. À première vue, la couverture semble tout à fait banale :

Mais si on y regarde de plus près, il y a quand même un détail rigolo :

Diantre ! Il y aurait des parasites dans les labos du CNRS ? Bon, d'accord, l'article parle en fait de recherches sur les maladies infectieuses et leurs vecteurs de transmission. Mais le raccourci n'est pas totalement dépourvu de pertinence...
Des parasites au CNRS ? Évidemment, des années de propagande anti-fonctionnaires font immédiatement imaginer des feignasses payées à boire le café et à bavasser avec les collègues à longueur de courte journée. Je ne nie d'ailleurs pas que ce genre de cas puisse se rencontrer, mais en général on ferait bien de s'interroger sur le parcours de ces personnes, et notamment sur la reconnaissance de leur travail de la part de leur hiérarchie, avant de juger trop vite. Des gens payés alors qu'ils restent chez eux, il y en aussi. Mais là encore, il s'agit le plus souvent d'une absence de gestion des situations difficiles de la part des ressources humaines de l'organisme, qui préfèrent le plus souvent laisser pourrir les choses plutôt que d'avoir à prendre des décisions.
Quoi qu'il en soit, ce genre de "parasite" n'est certainement pas le plus gênant pour le bon fonctionnement de la recherche française. De même, le fonctionnement administratif du CNRS est tout à fait correct. Même si tout est perfectible et que les évolutions vont rarement dans le bon sens ces temps-ci, n'empêche que les salaires sont versés à temps, il y a un vrai service de formation permanente, l'équivalent d'un comité d'action sociale, et tout cela tourne en définitive plutôt bien (même s'il faudrait sans doute nuancer sur les ressources humaines), surtout si on considère l'équivalent dans l'éducation nationale, par exemple. Et c'est justement cet aspect relativement correct du fonctionnement du CNRS auquel voulait s'attaquer l'ancien directeur éjecté en rajoutant encore des couches de hiérarchie supplémentaires et inutiles à différents niveaux.
Mais il y a malheureusement des niveaux où ça peut coincer beaucoup plus. Je ne parlerai que de ce que je connais un peu, c'est à dire le domaine des sciences humaines, mais là où les choses posent vraiment problème, c'est au niveau scientifique, lorsque celui-ci se mélange au politique, ce qui est malheureusement très souvent le cas, surtout en sciences de l'homme.
Un laboratoire du CNRS est en fait une unité dirigée par un directeur, le plus souvent un chercheur membre du labo. Celui-ci dispose de pouvoir importants, notamment sur l'évaluation des personnels et la gestion des budgets, mais les taches administratives prennent tellement de temps qu'il ne reste plus grand-chose pour faire de la recherche. On a donc souvent deux types de directeurs d'unité possibles :
- ou bien il s'agit d'un scientifique très reconnu qui s'impose "naturellement" à la tête du laboratoire de par sa réputation. C'est sans doute le moins pire des cas, encore que scientifique et gestionnaire d'équipe ne sont pas forcément des termes équivalents ;
- ou bien il s'agit de personnes n'étant pas parvenu à faire carrière par la qualité de leur travail de recherche, et qui se rabattent alors sur l'aspect administrativo-poltique pour conquérir du pouvoir et obtenir des promotions. Dans ce cas, c'est en général mauvais signe pour la suite des événements.
Par ailleurs, un concept très à la mode actuellement dans la recherche publique et ailleurs est celui de "mutualisation" : en gros, il s'agit de mettre en commun des moyens et des personnels jusque là éparpillés pour faire une grosse équipe prétendument plus efficace et surtout qui coûtera moins cher. J'ai eu l'occasion de connaître déjà deux expériences de ce type, et dans les deux cas les résultats sont désastreux. Il s'agit en fait de projets :
- toujours orientés "nouvelles technologies" (c'est vendeur) ;
- montés par des personnes ne connaissant pas grand-chose auxdites "nouvelles technologies" ;
- qui adorent se parer des derniers concepts à la mode en termes de "gestion de projet" et autres "travail en réseau". Ces concepts sont évidemment totalement creux ;
- bénéficiant de budgets importants voire carrément délirants, qui suscitent des convoitises fortes, entraînent des batailles politiques dévastatrices et engendrent parfois du copinage à la limite de la légalité ;
- coupés de l'activité de recherche (il n'y a pas de chercheurs dans ces unités) et qui finissent rapidement par oublier toute finalité réelle pour tourner en rond et mieux se concentrer sur les guéguerres de pouvoir ;
- très mal gérés, notamment en ce qui concerne le personnel (souvent contractuel) et la reconnaissance de leur travail puisque les équipes dirigeantes sont avant tout préoccupées par leurs batailles de tranchées de salon ;
- qui finissent en fiasco et en gaspillage d'argent public.
La pseudo-rationalisation des moyens et de l'organisation finit donc à l'exact opposé de ses prétendus objectifs. Là où on avait une organisation certes relativement éparpillée mais avec un fonctionnement "de proximité", proche de l'activité de recherche et basée sur des personnels statutaires, on finit par des mastodontes prétentieux débordant de moyens et pris d'assauts par les personnes parmi les plus carriéristes et rarement parmi les meilleurs chercheurs.
Les parasites ne sont pas toujours ceux qu'on croit...
Commentaires
<mode inquiet="on">Et tu travailles dans les labos au CNRS?</mode>
Vraiment sympa ton blog et j'aime bien ta doc sur ion
pas mal pas mal
pas si loin que ça de ce qui se passe aussi ailleurs qu'au CNRS....